Biométrie : suivis à la trace

Publié le par Blair

 
[politis]

Marion Dumand

Trois étudiants passent en jugement pour avoir détruit des bornes biométriques installées sans autorisation dans des cantines scolaires. C’est l’occasion de s’interroger sur le développement de cette technique, dangereuse pour les libertés.

 

Le vendredi 15 décembre, le tribunal de grande instance d’Évry jugera Julien, Célia et Anne-Sylvie pour destruction de bien public. Public certes, mais illégal, installé sans autorisation au lycée de la Vallée-de-Chevreuse, à Gif-sur-Yvette, comme dans des dizaines d’autres établissements scolaires en France, tout aussi hors la loi. Qu’auraient donc détruit ces trois jeunes diplômés de la Sorbonne, accompagnés de quatorze « complices », le 17 novembre ? Des bornes d’accès à la cantine, utilisant les données biométriques des élèves.

Biométriques ? Peu savent ce que recouvre ce processus d’identification. Plus rares encore sont ceux qui en connaissent les applications concrètes et actuelles, jusqu’à l’État, fort laxiste en la matière. C’est d’ailleurs cette ignorance qu’entendaient souligner les auteurs de l’action anti-biométrie (1) : « Nous pensons, argumente ce mouvement, que le simple fait que des machines biométriques soient en fonctionnement dans certains secteurs de la société (écoles, aéroports, entreprises, prisons et autres bâtiments publics) sans qu’il y ait eu de débat public sur la question, constitue déjà une atteinte grave à la notion de société libre. »

La biométrie comprend, selon la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), l’ensemble des procédés tendant à identifier un individu à partir de l’ADN, la rétine, l’iris, les empreintes digitales et palmaires, la reconnaissance faciale, la géométrie du contour de la main, la voix ou l’écriture manuscrite. C’est ainsi que les élèves du lycée pouvaient accéder à la cantine en plaçant leur main dans une machine qui en reconnaissait le contour. Inoffensif ? Pas si sûr... Toute utilisation des procédés biométriques doit d’ailleurs faire l’objet d’une autorisation par la Cnil, depuis la modification en août 2004 de la loi Informatique et libertés (2). Car ces données, d’après la Cnil, permettent « à tout moment l’identification de la personne concernée sur la base d’une réalité biologique qui lui est propre, qui est permanente dans le temps et dont elle ne peut s’affranchir ». Grossissons le trait : avec une carte d’identité nationale biométrique, Vichy aurait eu peu de mal à contrer la résistance clandestine et ses faux papiers. Sans aller jusque-là, le Conseil de l’Europe met en garde (3) : « La biométrie n’en est qu’à ses premiers pas et l’on sait peu de chose sur ses possibles inconvénients. Une fois que cette technique aura été adoptée à grande échelle, un développement irréversible, porteur d’effets imprévisibles, pourrait être amorcé. »

Opaque et souvent illégal, le recours à la biométrie dans les cantines scolaires représente la partie émergée d’un iceberg politique et économique. En 2004, le Gixel (Groupement des industries de l’interconnexion des composants et des sous-ensembles électroniques) a remis au gouvernement son Livre bleu : « La sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles. [...] Éducation dès l’école maternelle, les enfants utilisent cette technologie pour entrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine. »

Quel contrôle pour ces procédés, notamment en milieu scolaire ? L’État ignore le nombre de cantines biométriques. Les ministères de l’Éducation nationale et de l’Intérieur se disent incompétents en la matière, les cantines relevant des collectivités territoriales. Certes. Mais la décision d’installer ces systèmes est prise par les chefs d’établissement ou les intendants, et la biométrie touche de près aux libertés publiques... La Cnil, quant à elle, ne dénombre que les installations ayant demandé l’autorisation. Quatre collèges et lycées l’ont reçue ; entre cinq et dix, selon la Cnil, sont en cours d’examen. Pourtant, le lycée de Gif-sur-Yvette, qui n’a pas attendu l’autorisation de la Cnil pour installer un système biométrique, est loin d’être un cas unique. Les chiffres communiqués par quelques fournisseurs en biométrie en témoignent. « Nous avons, depuis 2002, équipé une trentaine de collèges et lycées dans le sud de la France [...], explique Yves Castel, PDG d’Int-system. Les établissements [...] se situent dans les Bouches-du-Rhône, le Var et les Alpes-Maritimes. » La société Zalix estime, elle, avoir équipé une quinzaine d’établissements scolaires, principalement en Île-de-France. DMI systèmes, deux. « C’est un nouveau marché, analyse M. Ballinger, commercial dans cette entreprise qui s’occupe de 600 cantines. Mais il y a un effet boule de neige très rapide. À la rentrée 2006, une dizaine d’établissements scolaires en Île-de-France ont prévu d’en installer. » Par dizaines donc, des cantines biométriques s’implanteraient en toute illégalité et en toute opacité sur le territoire, bien souvent financées par les départements et les régions, notamment à Marseille, à Cannes, à Nice et à Sainte-Maxime, pour un coût allant de 4 000 à 20 000 euross.

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(1)contrebiometrie@yahoo.fr

(2) Auparavant, une simple déclaration pouvait suffire.

(3) Rapport d’étape sur l’application des principes de la convention 108 à la collecte et au traitement des données biométriques (2005).

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