Bilan biométrie par la presse canadienne

Publié le par Coordination contre la biométrie

Le mardi 17 juin 2008

Big Brother s'invite à la cafétéria

Marc Thibodeau

La Presse

Paris

Que diriez-vous si l'école de votre enfant utilisait un système électronique basé sur les caractéristiques physiques de sa main pour décider s'il peut manger ou non à la cafétéria? Ou tout simplement s'il peut y accéder? En France, la pratique est désormais réalité et ne cesse de gagner en popularité. Soulevant, pour ses détracteurs, le spectre de Big Brother.

L'employée s'avance vers l'appareil posé à proximité du comptoir de service de la cafétéria, pose la main sur une petite plaque qui permet le relevé de la forme de sa main et entre son code d'accès, faisant surgir... un plateau.

En une fraction de seconde, l'identité de la femme a été vérifiée, tout comme l'état de son compte, confirmant qu'elle dispose d'un crédit suffisant pour manger.

«Il n'y a rien d'inquiétant, ça ne prend pas mes empreintes», lance-t-elle à l'attention de La Presse.

La scène est devenue banale au lycée Edgar-Quinet, une école du 9e arrondissement de Paris qui s'est dotée il y a quelques années d'un système biométrique pour faciliter la gestion de sa cafétéria. Banale aussi dans plus de 200 autres établissements scolaires, puisque la technologie se répand rapidement sur le territoire français.

Employés et élèves sont invités en début d'année à faire enregistrer la forme de leur main. Les données dimensionnelles sont stockées en mémoire et utilisées ensuite pour identifier les usagers, sans risque de méprise, et contrôler leur consommation.

Le proviseur d'Edgar-Quinet, Bernard Mahoux, estime que l'appareil permet de libérer des ressources administratives qu'on peut plutôt utiliser pour soutenir les objectifs pédagogiques de l'école. «C'est rentré dans les moeurs», dit-il, en soulignant qu'un seul élève a refusé cette année de se plier au système.

Vandalisme et prison

L'administrateur aurait bien voulu utiliser le même principe d'identification pour contrôler les entrées et sorties dans le lycée. Mais les élus locaux ne sont pas très chauds à l'idée, la biométrie n'étant pas «en odeur de sainteté».

«Les gens ont Big Brother en tête. Mais ils ne se rendent pas compte qu'il est déjà là», souligne M. Mahoux en faisant référence au chef totalitaire du livre 1984 de George Orwell.

D'autres technologies - comme le téléphone cellulaire et l'internet - permettent de surveiller les gens d'une manière autrement plus préoccupante, souligne le proviseur, qui juge l'usage de la biométrie plutôt anodine dans le contexte.

L'avis est loin d'être partagé par tout le monde. En 2005, un commando d'une vingtaine de personnes a fait irruption dans un lycée de Gif-sur-Yvette, en Essonne, brisant deux bornes biométriques utilisées pour contrôler l'accès à la cantine. Trois des manifestants ont été arrêtés et condamnés à trois mois de prison avec sursis.

D'autres établissements de la région parisienne ont organisé des mouvements de protestation, forçant leur administration à faire marche arrière.

Malgré la controverse, l'implantation de systèmes biométriques s'accélère. Tout type d'établissement confondu, la CNIL a reçu 34 demandes relatives à des dispositifs biométriques de 1978 à 2004, par rapport à 788 au cours des quatre dernières années. Un nombre croissant prévoit le stockage d'empreintes digitales, une pratique plus risquée que le relevé du contour de la main.

Gilles Guglielmi, professeur de droit public à l'Université Paris II, souligne qu'il n'y a pas eu de mot d'ordre gouvernemental encourageant l'usage de la biométrie dans les écoles. «Les chefs d'établissements se sont plutôt laissé tenter par un flot d'invitations» de l'industrie, affirme-t-il.

En 2004, un groupe réunissant les compagnies du secteur de la micro-électronique recommandait dans un rapport de multiplier les initiatives ludiques pour habituer la population à la biométrie. Et ce, dès le plus jeune âge.

Les préoccupations sécuritaires découlant du terrorisme encouragent l'implantation de la technologie à plus grande échelle, en particulier pour le contrôle des flux migratoires.

Le gouvernement français, sans véritable débat, a récemment approuvé un décret sur les passeports biométriques, qui obligera chaque citoyen désirant voyager à l'étranger à autoriser le relevé et le stockage de huit empreintes digitales.

Malgré l'avis contraire de la CNIL, les autorités ont choisi de constituer un vaste fichier central avec ces données. «Je ne me fais pas d'illusions sur la possibilité de tenir ce fichier hors de portée de la police... Tous les citoyens français vont devenir des suspects», souligne M. Guglielmi.

L'Union européenne, dit-il, va dans la même direction en matière de biométrie. «On a franchi une étape symbolique... Les gens s'habituent à la technologie sans savoir ce qu'il y a derrière», déplore l'universitaire.

Atteinte majeure à la vie privéeLe Comité consultatif national d'éthique (CCNE) s'inquiète du développement des systèmes biométriques en France. Dans un avis rendu l'année dernière, l'organisation sonne l'alarme, relevant que la collecte de données biométriques risque de se traduire par une «atteinte majeure à la vie privée». «Subrepticement, notre société, au nom du paradigme sécuritaire, s'habitue à l'usage de ces marqueurs biométriques et chacun accepte finalement, et même avec quelque indifférence, d'être fiché, observé, repéré, tracé sans souvent même en avoir conscience», soulignent les auteurs de l'avis.

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