* Site en français * English version * Deutsch version Pierre-Antoine Chardel : Pourquoi acceptons-nous les technologies de contrôle ?

Publié le par Coordination contre la biométrie

Retour sur quelques présentations des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se sont tenu les 3 et 4 octobre à Beaubourg.

“C’est un certain type d’identité qui est retenue dans l’opération d’identification”, explique le philosophe Pierre-Antoine Chardel, responsable du Groupe de recherche Ethique, technologies, organisations et société à l’Institut Télécom. Cette opération est née avec l’anthropométrie policière et judiciaire. Le carnet anthropométrique fichait les individus nomades en décrivant leur profil “physique”. Né à une époque où l’on craignait le péril errant, la part de l’imaginaire dans cette crainte était loin d’être absente : c’est le nomade, dans une société très stable, qui est désigné comme l’élément à risque.

L’anthropométrie mesurait l’individu dans son altérité la plus objectivable. La biométrie d’aujourd’hui suit une piste assez proche, car “elle consiste à transformer une caractéristique physique en une empreinte numérique”. La différence, c’est que le suspect n’est plus un nomade ou un étranger, mais nous tous, constate Pierre-Antoine Chardel. L’autre différence induite par les nouvelles technologies de l’identité, c’est qu’elles permettent de suivre les individus à la trace, mettant en mémoire non seulement le profil d’un individu, mais aussi sa “dangerosité”. La biométrie permet d’établir et d’encoder des caractéristiques stables et permanentes. “C’est l’inertie du corps qui est utilisée contre un rempart aux stratégies de dissimulation.”

Bien sûr, l’utilisation de la biométrie a suscité quelques très vivres réactions comme le fameux “Non au tatouage biopolitique” de Giorgio Agamben, qui explique que l’enjeu de la nouvelle relation entre les citoyens et l’Etat que promettent les technologies biométriques, concerne l’inscription et le fichage de l’élément le plus privé et le plus incommunicable que nous ayons : à savoir la vie biologique de nos corps. Avec ces technologies, le politique en est réduit à une pure et simple sphère de contrôle : “en appliquant à tous les citoyens le dispositif permettant de repérer les classes dangereuses, tous les citoyens deviennent des classes dangereuses.”

Mais pourquoi acceptons-nous ces systèmes ?
Alex Türk, président de la Commission nationale informatique et libertés, a largement stigmatisé l’avènement d’une société de surveillance. Mais comment comprendre notre relative indifférence ? Comment comprendre notre si grande acceptabilité de ces systèmes ?

“L’acceptabilité”, explique Pierre-Antoine Chardel, “est ce qui est acceptable, même si sa forme grammaticale est douteuse. Ce qui est inacceptable, impropre, peut être accepté dans une situation particulière. L’acceptabilité des technologies de contrôle nous dit qu’il y a des situations qui rendent acceptables ce qui ne l’est pas de fait. Elle traduit la mise en application d’une tolérance circonstancielle.”

La mise en place d’un appareil de contrôle socio-politique vient menacer les libertés individuelles, sous le couvert d’exigence de protection et de sécurité, disait Paul Virilio. La mise en place de systèmes d’identification répond à des situations de crise, qui servent de prétexte à des mesures sécuritaires, comme l’ont été les attentats du 11 septembre. Mais il n’y a pas que des situations de crise qui favorisent le développement des technologies sécuritaires, l’insécurité socio-économique est également motrice. Et de constater que plus l’insécurité sociale est grande et plus la demande de sécurité est forte. Cela ressemble à un transfert d’angoisse, s’amuse Pierre-Antoine Chardel. A l’heure de la mobilité exaltée, de la mondialisation, à l’heure où les moyens technologiques fluidifient les relations, les revendications identitaires s’exacerbent. André Gorz ou Bernard Stiegler ont rappelé le rôle des productions industrielles dans ce phénomène.

“Le risque n’est-il pas de voir des dimensions sécurisantes, réconfortantes, devenir une norme susceptible de s’appliquer à tout les rapports sociaux ?”, s’interroge le philosophe. L’accoutumance à des dispositifs inoffensifs (comme l’usage de la biométrie pour ouvrir un ordinateur), ne nous accoutume-t-il pas aux technologies de contrôle ? Et Pierre-Antoine Chardel de s’interroger sur cette acceptabilité qui s’appuie sur la quotidienneté : “Est-ce que cette acceptabilité est une pure affaire de servitude volontaire ?”

C’est l’organisation de notre univers professionnel qui favorise l’acceptation de ces technologies, avance le philosophe. L’entreprise est un lieu de contrainte qui induit des situations de subordination, rappelle-t-il. Le salarié y est soumis au contrôle de son employeur. Les récentes mutations du travail nécessitent une prise en compte plus grande de l’autonomie, mais les technologies conviviales (comme Facebook ou les technologies mobiles d’aujourd’hui) ont tendance à nous trahir. Elles ont tendance à diminuer l’autonomie et à accentuer les contrôles hiérarchiques plutôt que le contraire. L’acceptabilité est également facilitée par la dématérialisation et l’invisibilité des dispositifs, qui sont beaucoup moins contraignants que les contrôles physiques et matérialisés.

“Mais pourquoi y’a-t-il si peu de vigilance, de réflexion critique autour des technologies de contrôle ?” Pourquoi les contrôles sont-ils normalisés, acceptables et acceptés, notamment dans le cadre professionnel ? Pour 63 % des cadres, le contrôle est légitime si les personnes contrôlées sont informées, répondent-ils en coeur dans un récent sondage. Les enjeux éthiques des TIC sont en grande partie liés à ces contradictions : il nous faut mieux évaluer ce nouveau risque, dans le cadre de la responsabilité sociale de l’entreprise. La responsabilité n’a de valeur que dans l’autonomie, et la liberté est la valeur fondamentale de l’éthique disait Michel Foucault. Encore faudrait-il que ces systèmes nous permettent de nous en souvenir.

Les techniques de contrôle : remède ou poison ?
“Les techniques de contrôle, peuvent-elles avoir une action pharmacologique ?”, s’interroge encore le chercheur, avec un semblant d’espoir. Il semble que le téléphone mobile produit une perte d’inviduation, car il façonne le comportement des individus. Mais le problème des dispositifs ne se réduit pas à leur bon ou mauvais usage, car en fait, les technologies ne proposent pas d’autre possibilités que la soumission et la perte de soi : nous sommes obligés de les utiliser !

Est-ce que cette perte n’est pas aussi mêlée d’un désir d’être autrement ? Peut-être faut-il regarder du côté des artistes ou de la psychanalyse pour mieux comprendre notre désir “d’être envahi par ces technologies envahissantes” ? Le fait de sentir et de “se sentir” dans un système technologique, n’est-il pas une manière de retrouver des repères, d’être identifié dans une société de plus en plus incertaine ? La perte d’inviduation ne traduit-elle pas plutôt des processus complexes de ré-individuation ?

Bien sûr, la perte d’individuation n’a rien d’évident, car un individu ne se résume pas à ses traces objectives, retenues par la biométrie, Facebook ou Google. “Ces traces sont de nous, mais ne sont pas nous.” C’est un langage qui manque ce qu’il y a d’irréductible dans l’être, comme le disait Maurice Blanchot. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut minimiser l’impact de cette réduction.

Les systèmes de classification et de nomination ne doivent pas nous empêcher d’arriver à un “devenir nomade” qu’évoquaient Félix Guattari et Gilles Deleuze, c’est-à-dire de pouvoir s’inventer en permanence et introduire du jeu dans les technologies. Une part de l’individuation doit inventer, déjouer les processus de contrôle, introduire de la créativité dans des technologies qui ne sont pas incontournables. Même dans la perfection du code, il y a toujours des renversements possibles…

“Si je crois qu’il est toujours possible de confronter la société de contrôle à ses propres impasses, il est nécessaire de préserver de l’intérieur des singularités, des subjectivités qui vont imposer la réflexivité à cette société de contrôle”, conclut Pierre-Antoine Chardel. Bien sûr, il y a - heureusement - un écart entre les possibilités technologiques du contrôle et leur efficacité. Seule la préservation des sensibilités pourra produire des lignes de fuite dans notre société hyperindustrielle, pour développer une écologie sociale qui est encore à inventer.

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