Biométrie:entre nouveau projet pédagogique & idéologie

Publié le par Coordination contre la biométrie


La mise en place de bornes biometriques de reconnaissance de contours de la mains pour accéder à la cantine au collège de Clermont Hérault est un beau cas d 'ecole, à la fois de résistance militante mais aussi d'obstination administrative.

Rappelons rapidement les faits:

-le 30 juin le CA du collège vote la mise en place du système biométrique pour la cantine. De nombreuses versions existent de cette délibération, selon certains le projet n'était présenté que comme provisoire, selon d'autres un vote clair n'était pas acquis au vu du nombre d'abstentions et de la volonté de certains de disposer de plus d'informations pour éclairer leur choix.

- Entre le 26 juillet et début aout la principale du collège envoie à toutes les familles un courrier leur indiquant la possibilité de refuser la prise de contour de la main pour leur enfant, le silence valant acceptation à partir du 26 aout

-Au cours de l'été, les parents d'élève FCPE se réunissent et souhaitent refuser cette mise en place. Un collectif se crée dépassant la FCPE et regroupant des parents non adhérents et des syndicats d'enseignants.

- fin aout un collectif départemental se crée dans la foulée et se réunit sur Montpellier

une action de sensibilisation à la biométrie et ses dangers se tient le 20/09 . Il est parlé fichage dans le contexte d'edvige

- début septembre le conseil général indique ne plus financer l'installation des bornes, à regret..

-Mi septembre , la principale du collège décide alors de financer son projet biométrique sur les réserves de la cantine.

-Le 25 septembre, elle convoque un CA pour le 9/10 avant les élections de parents d'élève pour faire voter une décision extraordinaire à ce sujet.

Au 1 octobre, 26 familles avaient manifesté leur opposition au système.

  • le 9/10, le conseil d'administration vote majoritairement ( 16 contre 8 ) son opposition à la biométrie

  • les élections de parents d'élèves apportent un victoire éclatante à la FCPE 78 % de votes en sa faveur, 5 postes sur 7 au conseil d'administration

De la gestion à l'idéologie....

L'administration du collège invoque uniquement des raisons de gestion: il deviendrait fastidieux de pointer les élèves qui vont à la cantine, cela serait plus rapide, les enfants ne perdraient plus leur cartes.

Pourtant, la chronologie des faits démontrent une obstination certaine dans cette démarche alors que certains collèges proches ont abandonnés le système ( Gignac) ou pire après l'avoir expérimenté certains le retirent devant les ratés du système, ou l'inadéquation de celui-ci ( Meze).

Enfin les réserves financières du collège de Clermont en matière de cantine scolaire, entre 30.000 euros et 50.000 euros permettraient largement de financer ce système peu onéreux ( les chiffres varient, aux dires de la principale; 2OOO euros, à la lecture d'un marché passé dans un autre collège; 4000 euros auquel s'ajoutent les frais de maintenance au moins 1500 euros par an).

Par ce débat purement gestionnaire, l'administration du collège colle au plus prêt de l'argumentaire marketing du fabricant, sans pouvoir répondre aux réfutations venues du terrain... Si bien que l'on peut se demander si cette osmose ne va pas plus loin. Le site du fournisseur en effet explique fournir d'autres prestations compatibles avec ce système biométrique: des logiciels de contrôle des absences compatibles avec sconet et d'autres instrument de gestion comme la borne de retard. Il est bien spécifié que la borne biométrique est mobile, elle pourra donc demain se retrouver dans un autre lieu, comme par exemple à l'entrée de l'établissement. Enfin d 'autres mode plus fiables de reconnaissance individuelle seront possible plus tard, notamment empreintes digitales...non encore autorisées par la CNIL dans les enceintes scolaires.

C'est bien cette démarche marketing qu'emploie les fournisseurs de biometrie.

De prime abord, cette démarche peut paraitre assez inutile, car il faut souligner que la majorité des parents et enseignants sont naturellement, au mieux indifférents à ces débats voire carrément hostiles aux opposants à la biométrie qu'ils assimilent à des terroristes, ou des marginaux hostiles au progrès ou à des clowns. Ces manifestations d'hostilité correspondent tout à la fois à des stratégies de pouvoir et soumission: dans le cadre des élections de parents d'élèves ce dénigrement couterait des voix à l'association de parents d élèves opposante ( la FCPE), beaucoup d'enseignants ne veulent pas contre dire leur principale de peur de rétorsion, certains parents d'élèves critiquent le système mais ont peur de mesures de rétorsions sur leur enfants, plus généralement la soumission sans débat à l'autorité empêche tout débat en profondeur, et annihile la fragile démocratie représentative qui devrait exister dans le collège de la République.

Ce dénigrement des opposants agit aussi comme un puissant catalyseur idéologique. Les opposants sont taxés de paranoïaques, voir d'imbéciles qui refusent le progrès. La position alambiquée de certains responsables politiques locaux alimentent cette offensive. De fait aucun des arguments soumis par les opposants ne sont discutés, seuls des jugements de valeur subsistent alimentant une haine idéologique basée sur une fascination technologique dans laquelle s'inscrit pèle mèle, le portable du fiston, l'ordinateur de la famille, la lutte efficace contre les intrusions dans les établissements scolaires, la sécurisation de l'espace éducatif etc...

En réalité, le travail de réflexion devra se recentrer sur l'objet de la technologie pour en circonscrire ses limites, et ce n'est seulement qu'à cette aune que pourra apparaitre le changement de paradigme éducatif qu'introduit la biométrie au collège .

  • La biométrie une technique utilisée à l'envers

Quelque soit la technologie celle ci est limitée à un objet, même si par anthropomorphisme naturel l'utilisateur va lui trouver d'autres sens que son utilisation , aidé en cela par une propagande efficace et redondante que l'on nomme marketing et design. L'exemple de la voiture automobile est un exemple flagrant, aide au transport, elle devient symbole de liberté par la vitesse, représentation de la réussite sociale.... A terme son utilisation première disparaît au grand profit des constructeurs qui tirent des bénéfices, non pas de sa création mais de sa reproduction sur des chaines de production automatisées inondant le marché en dépassant de loin la réelle demande en transport.

La biométrie n'échappe a cette règle. Initialement destinée a des marchés restreints spécialisés dans la sécurité de sites sensibles, elle dérive rapidement vers un projet global et donc un marché global: la nouvelle identification de l'individu. La biométrie dans les cantines scolaires s'inscrit dans cette perspective: généraliser cette technique pour multiplier les bénéfices des détenteurs de brevets industriels et licences d'exploitations en tout genre.

En d'autre terme est ce que la biométrie est adaptée à la gestion de la restauration en milieu éducatif ? Si la biométrie est une technique utile pour les locaux dont on veut restreindre l'accès ( exemple salle de contrôle dans une centrale nucléaire, accès à un ordinateur, frontière étatique, etc) est ce le cas d'une cantine scolaire ?

A cette question il est facile de répondre par la négative. Quel intérêt supplémentaire par rapport à un système de tickets ou une carte magnétique ?

1) la biométrie est totalement inadaptée pour la restauration scolaire :

a) la lecture optique numérique est égale voire plus lente que la lecture optique humaine

b) le taux d'erreurs est identique a celui observé dans un système à cartes ou à tickets

c) il faudra toujours mobiliser un personnel pour gérer les divers ratés de la machine, et essuyer la vitre, etc...

d) s'il marche le système fera rentrer un nombre d'élève trop important dans la salle en même temps, tout le monde ne pourra pas s'asseoir, il faudra donc procéder par vagues successives........comme avant. L'installation d'une borne n'est d'ailleurs jamais proposé avec une analyse attentive des files d'attentes et des flux matériels et humains autour d'un comptoir de restauration collective....

2) La biométrie n'apportera pas un plus en terme de gestion et de service à l'usager.

 

Les sociétés qui commercialisent cette technique ont pour la plupart crée des clubs utilisateurs, des associations qui invitent les gestionnaires à des regroupements ludiques au cours desquels peuvent s'échanger les difficultés d'implantation des machines sur le terrain. Autant dire que ces structrures ne concernent en rien le vrai utilisateur final : l'élève ou le parent d'élève, où alors de manière anecdotique. C'est en réalité les décideurs locaux qui vont assurer la publicité du système... Il sera fait état de réussites comptables, de gestion moderne sans pour autant mettre en concurrence réelle les autres méthodes de comptage ou de gestion reposant sur la prise en compte réelle de l'attente de l'usager.. Quant aux facilités de paiement pour la famille aucun nouveau système n'est proposé.

  1. la biométrie, technique contre- pédagogique

     

L'argument des gestionnaires consiste à dire que les élèves perdent leurs cartes, et qu'il faut donc les financer à perte est lui aussi assez inopérant:

- Il existe dans chaque comptabilité de restauration scolaire des réserves financières parfois très importantes ( par exemple sur Clermont l'Hérault entre 30 000 et 50 000 euros), c'est dire la modicité du problème...

  • D’autre part, la gestion par l'enfant de ses affaires personnelles fait aussi partie du travail éducatif et il serait paradoxal de flatter le réflexe contemporain du moindre effort et, en même temps, de tenter de limiter l’usage des téléphones portables et autres instruments qui fonctionnent dans l'instantanéité.

  • Veut on oublier que la gestion de ses affaires personnelles par l'enfant est aussi un travail pédagogique ?

  • Avec la biométrie l'on flatte le réflexe très contemporain du moindre effort. Passer de manière sa main de manière moutonnière au dessus d'un scanner ne contribue pas autonomiser l'enfant mais fait plutôt écho au zapping télévisuel, à la technologie de bazar qui enserre l'individu dans un rôle uniquement consumériste.

 

La biometrie , cheval de troie du fichage

1) scolaire

Les perspectives de la biométrie tel que vendue dans les collèges est de s'insérer dans sconet et servir à terme de point d'entrée d'informations qui seront ensuite échangées avec les partenaires collectivités locales etc......

Cette politique vise a créer un mega fichier de la vie scolaire du primaire aux études supérieures, notamment via l'implantation des modules base élèves, sconet, pour constituer le répertoire national d'identification de l'élève/étudiant prenant en compte toute la biographie scolaire de l'enfant (et de sa famille) de 10 ans à 30 ans. Tel est le projet. A quoi servira t-il ? La réponse n'est pas explicite mais repose dans la vague comportementaliste qui submerge la France et ses institutions éducatives. Il suffit de lire les rapports sur les troubles précoces de l'enfant de moins de trois ans de l'Inserm, le rapport Bénisti sur la délinquance ou égalité des chances ou celle sur la prévention de la délinquance, toutes insistent sur la mise en place d'un fichage comportemental de l'enfant pour détecter ses déviances inéluctables à l'age adulte . Il n'est pas ici mon propos de démarrer un débat sur ce type de pédagogie éducative mais simplement de souligner que son adoption comme unique politique sociale et éducative aboutira inévitablement à nombres de déterminismes administratifs sans cesse croissants et donc à une inégalité accrue..... La suppression des RASED est symbolique à ce sujet, l'on assiste à un allègement de l'encadrement psycho-éducatif au profit de programmes comportementalistes légers et de la chimie lourde

, à la grande joie des industries pharmaceutiques .Le fichage préventif décuplera cette dynamique, la biométrie étant une technique de contrôle associée.

 

2) fichage généralisé

La biométrie dans les cantines scolaires est un élément fort du marketing des fabricants pour en vendre à tous les établissements d'enseignement de l'hexagone:En 2004, les industriels de micro-électronique (Gixel) publiaient leur Livre Bleu conseillant au gouvernement de faire accepter la biométrie par le conditionnement des plus jeunes et prescrivant une « éducation dès l’école maternelle ». On y lisait que pour "placer l’Europe au top niveau mondial en sécurité des personnes, des biens, sécurité de l’État et des frontières, protection contre le terrorisme", et parce que "la sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles, il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles. Plusieurs méthodes devront être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie. Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes ...l’éducation dès l’école maternelle, pour ( que) les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine, et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants.” (1)

Cette citation vaut mieux qu'un long discours.

 

Biométrie : l'instantanéité à la place de l'identité patronymique.

Auparavant le nom patronymique servait a identifier l'enfant, l'un des cycles d'apprentissage de l'enfant est de connaitre son nom et s'identifier dans sa généalogie. Cette démarche lui permet, notamment, d'éviter la confusion des générations dont on est si souvent le témoin dans les dysfonctionnements familiaux.

Dés lors,il n'est pas inutile de souligner que la biométrie opère une modification symbolique et réelle de l'identité d'un individu. En effet c'est un élément caractéristique de son physique ( contour de la main, iris, empreintes digitales, adn) qui devient son identité et non plus son nom. Le nom patronymique est rattaché à la lignée familiale qui à une valeur émotionnelle forte qui conditionne un enracinement social et généalogique, son rétrécissement à un code physique a un sens: celui de la réduction de l'individu à la gestion de la masse. L'école devient donc un vecteur de l'interchangeabilité des êtres humains........

Pour terminer je laisse la parole à Alex TURK , Président de la CNIL, interview dans Télérama N°3062 : "A notre naissance, nous sommes, chacun, dotés d'un capital comprenant notre intimité, notre identité, c'est-à-dire les données propres à notre personne. Ce capital, qui appartient à notre sphère de libertés individuelles fondamentales, est fragile. Si on le mutile, il ne se reconstituera pas facilement. Si on accepte de le laisser grignoter par les moteurs de recherche, par les réseaux sociaux, par le traçage dans le temps et l'espace, par les fichiers de police, etc., c'est un homme différent, infiniment moins libre, qui surgira du paysage. Dans la nouvelle société numérique qui se prépare, ce combat pour nos libertés me paraît aussi essentiel que la lutte pour la protection de l'environnement. Ce sont deux batailles parallèles".

Les militants parents d'élèves et des collectifs en cours de création ne veulent rien entamer d'autre que le nécessaire débat sur nos libertés publiques face à une industrie prêtent a développer n'importe quel instrument technique, même inadapté et dangereux, pourvu qu'il rapporte des royalties............

Gilles SAINATI

Parent d 'élève FCPE

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