Biométrie au Japon : fichage des étrangers

Publié le par Coordination contre la biométrie

Fichage biométrique des étrangers entrant au Japon.
jeudi 29 janvier 2009 (15h35)
1 commentaire

Une loi ordonnant de prendre une photo de visage et de relever les empreintes digitales des étrangers entrants est en vigueur au Japon depuis le 20 novembre 2007. Au service de l’immigration de tous les ports et aéroports japonais, un petit ordinateur muni d’une caméra et de deux scanners est là pour saisir les empreintes digitales et prendre une photo faciale, pendant que s’affiche sur son écran “Welcome to Japan” et quelques images de carte postale (mont Fuji, jeunes filles en kimono etc.). Toute personne refusant de donner ses empreintes et sa photo se verra refuser l’entrée sur le territoire japonais.

Rappelons qu’en 1952, la loi d’enregistrement exigeait déjà que tous les trois ans, chaque étranger donne ses empreintes digitales. La minorité coréenne issue de l’exode d’abord économique (après l’occupation des terres cultivables par les colons japonais dans leur pays), puis forcée de travailler dans l’archipel à partir des années 39, était toujours considérée comme étrangère. Bien que pour la plupart nés dans l’archipel, les Coréens étaient obligés de donner leurs empreintes. C’est sous leur pression dans les années 80 que le gouvernement japonais, à contre-coeur, en accepta la suppression en 1992. Aujourd’hui, le fichage des étrangers entrant sur le territoire américain permet au gouvernement japonais de s’aligner à bon droit sur son voisin et de renouer avec ce type de contrôle.

UNE LOI EN ACCORD AVEC UNE LOGIQUE PLANETAIRE…

Les raisons de cette loi ? C’est un pragmatisme anti-terroriste qui est évoqué officiellement. Mais une zone d’ombre demeure : pourquoi limiter la prise d’empreintes aux étranger ? Il faudrait, en toute rigueur, prendre aussi les empreintes des Japonais : personne n’a sans doute oublié l’attaque au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo, faisant 12 victimes et en intoxiquant 5000 autres, le seul attentat terroriste subi à ce jour par le Japon. L’on peut donc prévoir une efficacité douteuse en cas de menace terroriste réelle, mais cette loi ne semble pas procéder du réel mais du symbolique. Tout d’abord, elle agite le spectre du terrorisme, alimentant un imaginaire collectif utile au bon fonctionnement de la société. Le terrorisme est pourtant un cache-misère, un ennemi fabriqué sur mesure pour faire accepter les défaillances de nos sociétés démocratiques, comme Guy Debord l’avait analysé dans ses Commentaires sur la Société du Spectacle :

Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut en effet être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.

Le terrorisme est donc, en dépit des apparences, l’allié objectif de la société qui prétend le combattre (toujours frontalement, car les causes profondes du terrorisme sont systématiquement éludées). Évoquer sa menace a des vertus sédatives sur l’esprit critique : la démocratie ne veut plus être blâmée et emploie les bons moyens pour arriver à ce résultat. Cette loi s’inscrit donc dans une logique planétaire commune à toutes les sociétés démocratiques, qui ont créé un ennemi idéal pour éviter remises en question et contestations.

… QUI RENFORCE LE MYTHE LOCAL DE L’HOMOGENEISME

Ce contexte global entre pourtant en résonance avec un trait anthropologique important au Japon : la construction d’un « soi japonais » qui s’oppose à l’autre, au « grand méchant autre » représentant un danger potentiel pour l’intégrité identitaire du groupe. Idéologie qui s’est naturalisée et qui fonctionne depuis les origines du pays comme machine à discriminer. Ce « soi japonais » est d’autant plus fortement revendiqué qu’il est ambigu : l’écriture, le système de pensée (en l’occurrence le confucianisme) et même la nourriture de base, le riz (1), sont originaires de Chine. Cette autoaffirmation virulente vient certainement du statut contradictoire de la japonéité, qui s’inscrit originellement dans un cadre chinois. C’est pourquoi la dialectique fictionnelle du pur (l’appartenance a une certaine japonéité) et de l’impur (tout ce qui s’en écarte) sera particulièrement marquée. À partir de là, l’autre est soit intérieur, soit extérieur, dans tous les cas potentiellement désagrégateur, corrupteur, dangereux pour le groupe. L’autre intérieur (2) étant plus ou moins tabou, exclu de la représentation, c’est l’étranger du dehors qui sert de bouc émissaire : le danger (ici terroriste) ne saurait provenir que de l’extérieur. Nous retrouvons donc, des origines jusqu’à aujourd’hui, une logique vieille comme le monde, qui est celle du « crime commis en commun » cher à Freud, crime (ici symbolique) assurant la cohésion du groupe, qui se maintient par lui. (3) Dans le cas du Japon, rien de plus facile que de stigmatiser l’autre tant est omniprésente la coupure radicale avec l’étranger, ne serait-ce que géographiquement. La méfiance envers cet étranger, quel qu’il soit d’ailleurs, s’impose probablement comme le fait premier, antérieur à tous les autres dans la conduite de la nation : difficile à comprendre pour un Occident qui voit tout à travers le prisme de l’homme universel et la croyance en des valeurs religieuses et idéologiques qui dépassent les frontières. N’oublions pas que ce particularisme revendiqué s’est illustré concrètement par la fermeture du pays pendant deux siècles et demi (1603 – 1867). L’idée d’un Japon mono-ethnique s’est, selon l’historien Oguma Eiji, renforcée lors de la démocratisation de l’après-guerre, lorsque les Japonais ont eu le sentiment de se retrouver entre eux après la perte de leur empire. Dès lors, encore plus, le maître mot fut l’homogénéisme, « fiction nécessaire » qui commence à peine à être battue en brèche. La prise d’empreintes digitales des étrangers ne fait que continuer cette idéologie du « soi japonais » en vase clos, se méfiant a priori de toute forme d’altérité. La mondialisation, inscrivant les cultures singulières sous la loi de l’échange généralisé, les plaçant dans une équivalence de principe (pour pouvoir consommer les mêmes choses, les différences doivent s’amenuiser), ne peut que renforcer ce type de crispations identitaires.

Notons aussi que cette loi est liée à une des contradictions les plus profondes de la société de consommation, battant son plein au Japon : l’écart entre l’impératif de fun, de confort et les moyens à mettre en œuvre, essentiellement puritains, pour y parvenir (4) et s’y maintenir. Contradiction insurmontable sauf si l’on transforme cette société en conquête menacée, fragile, nécessitant d’être défendue : nous retrouvons une fois de plus le mythe d’un Japon autosuffisant, devant se prémunir contre toute agression venue du dehors.

LA REACTION DES ETRANGERS VIVANTS AU JAPON

Cependant, les premiers concernés par les effets de cette loi sont les étrangers vivant au Japon. Et c’est se méprendre grandement sur eux que de les soupçonner de fomenter des actions criminelles. La véritable nature des gaijin (terme utilisé en japonais pour désigner l’étranger, comportant une nuance péjorative) est autre. À savoir : le conformisme politique le plus complet, l’intériorisation intégrale des présupposés de notre société marchande globalisée. Il est superflu de s’inquiéter, ils ne constituent en rien une menace à l’ordre établi. D’aucuns sont fascinés par le Japon pour des raisons que nous préférerions ignorer et voient dans cette loi une excellente mesure. Ces gaijin-là n’ont pas honte d’être « les alliés de leurs propres fossoyeurs », pour reprendre l’expression de Kundera. Beaucoup d’expatriés, souhaitant se maintenir dans un pays juteux, ne voient pas d’inconvénients à cette obsession sécuritaire, bien au contraire : elle leur permet de se sentir plus protégés dans ce pays qu’ils ne le seraient dans leur propre contrée. Ils savent que ceux qui ont le plus de raison d’être inquiets au Japon ne sont pas les « cols blancs » occidentaux, mais plutôt les immigrés défavorisés, venus de pays pauvres. En retour, la « belle âme » pourra toujours prétendre que le Japon est raciste tout en profitant de cette situation.

DE POTENTIELS EFFETS PERVERS

Attention cependant aux effets pervers que pourrait produire cette loi. Nous savons que la stigmatisation provoque parfois des effets indésirables. Très souvent, celui qui intériorise arrive à être vraiment ce que l’on veut qu’il soit, ce par quoi il est désigné. Les responsables de cette loi devraient redouter des conséquences semblables ; cette loi pourrait créer des vocations. Rappelons ici qu’une partie de la minorité coréenne pauvre et marginalisée de l’après-guerre, s’était réfugiée dans le monde de la pègre japonaise (yakuza), du jeu, des pachinkos qu’elle contrôle souvent. Plus important clan de yakuza au Japon, le Yamaguchi-gumi est constitué à 70% de burakumin, ces « parias » exerçant des métiers liés aux interdits superposés du bouddhisme et du shintoïsme. Selon Mitsuhiro Suganuma, un ancien membre de la Security Intelligence Agency, 60% de l’ensemble des yakuza sont des burakumin. Jean Baudrillard notait bien qu’entre la désaffiliation et le défi, le rapprochement n’était pas uniquement phonétique. (5)

Ceux qui excluent symboliquement et stigmatisent évitent de penser à ces effets indésirables. Voici pourtant ce qui pourrait arriver si les étrangers vivant au Japon intériorisaient cette « impureté » essentielle qu’ils se voient inoculer.

Cependant, il existe des alternatives à la résignation ou à l’anomie : une frange extrêmement réduite d’étrangers, mais néanmoins réelle, s’organise pour contrer cette loi. Le blog collectif Re-entry Japan ( http://reentryjapan.blogspot.com/) met ainsi à la disposition des étrangers une pétition ainsi qu’un tract trilingue à glisser dans les « boîtes à idées » des services d’immigration. Ces gaijin dissidents, minoritaires et fragilisés, pourraient-ils, à force (en s’inspirant des Coréens des années 80), faire annuler cette loi ? Difficile à dire, tant son caractère expansif et planétaire (7) incite au fatalisme. Et pourtant, cette nouvelle manifestation de la surenchère sécuritaire au Japon (8) permettra à tous les dissidents d’affirmer avec Alain Badiou :

Si nous sommes dans un syndrome dont le symptôme majeur est l’impuissance avérée, alors nous pouvons élever l’impuissance à l’impossible. Mais qu’est-ce que cela veut dire? Beaucoup de choses. Cela veut dire trouver le point réel sur lequel tenir coûte que coûte. N’être plus dans le filet vague de l’impuissance, de la nostalgie historique et de la composante dépressive, mais trouver, construire, et tenir un point réel, dont nous savons que nous allons le tenir, précisément parce que c’est un point ininscriptible dans la loi de la situation. Si vous trouvez un point, de penser et d’agir, ininscriptible dans la situation, déclaré par l’opinion dominante unanime à la fois (et contradictoirement…) absolument déplorable et tout à fait impraticable, mais dont vous déclarez vous-mêmes que vous allez le tenir coûte que coûte, alors vous êtes en état d’élever l’impuissance à l’impossible. Si vous devenez un tel point, alors vous devenez un sujet enchaîné aux conséquences de ce qui, unanimement tenu pour une désastreuse lubie heureusement tout à fait impossible, vous accorde au réel et vous constitue en exception du syndrome dépressif. (9)

Julien BIELKA, professeur à l’Athénée Français de Tokyo.

Christian KESSLER, historien, professeur détaché à L’Athénée Français de Tokyo, enseigne aux universités Musashi et Aoyama de Tokyo.



De : wilbourne
jeudi 29 janvier 2009

Commenter cet article