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Publié le par Lucie

Fichage et biométrie : va-t-on se laisser suivre à la trace ?

Ingrid Merckx


Les anticipations d’Orwell ou d’Huxley sont en train de devenir réalité. Avec les progrès du traçage électronique et de la biométrie, tout le monde peut se retrouver fiché : militants anti-OGM, demandeurs d’asile ou simples « mis en cause ». Certains résistent déjà, en refusant de se plier aux prélèvements d’ADN. Il est urgent de s’emparer du problème avant qu’il ne soit trop tard.


Traçage électronique et instruments biométriques : l’ère de la surveillance générale et du fichage systématique, ce n’est pas demain, c’est aujourd’hui. Gamin, Vital, Anaiss, Ines, Eurodac, le fichier des empreintes génétiques, le fichier des demandeurs d’asile, le fichier des absences scolaires, le fichier des personnes ayant hébergé des étrangers, bientôt la carte d’identité biométrique... Les fichiers prolifèrent. Certains roulent des yeux en articulant « Big Brother ». D’autres haussent les épaules : « Quel est le problème si l’on n’a rien à se reprocher ? » Mais même ceux-là effaceront d’un ordinateur leurs données personnelles s’ils en ont la possibilité. Instinctivement, pour ne pas « laisser de traces ».


« Contrôle et surveillance électronique au travail, on vous suit ! », titrait en octobre le magazine des salariés de l’agriculture, de l’alimentation, des tabacs et des services annexes de Force ouvrière (FGTA-FO). Un rapport de l’Union Network International alertait sur « l’utilisation de plus en plus fréquente des nouvelles technologies dans le monde de l’entreprise à des fins de contrôle et de surveillance du personnel ». À des fins, aussi, d’amélioration de la productivité. « On ne s’en fiche pas d’être fiché » : le 9 novembre, un communiqué des Verts dénonçait le glissement vers une société du fichage et clamait l’opposition de ce parti au croisement de fichiers sociaux avec le registre national d’identification. « Agir fermement contre les fraudes est possible en utilisant les moyens existants. » Le 28 novembre, VivAgora et le CCSTI de Grenoble invitaient différents industriels et scientifiques (Philips semi-conducteurs, Smart Dust, GIS Pegasus) à débattre sur le thème : « Nanocapteurs, étiquettes électroniques, mémoire connectée : protection, contrôle ou surveillance ? »


Puces RFID, implants sous-cutanés, mobiles équipés en GPS, logiciels de reconnaissance faciale : la réalité s’empare des vieux cauchemars de la science-fiction, de 1984, d’Orwell, au Meilleur des mondes, d’Huxley, en passant par les films Bienvenue à Gattaca, Minority Report ou Dark City. D’après le politologue Thierry Balzacq, cité dans le Monde du 5 novembre, « le 11 Septembre a entraîné le démantèlement des limites en matière de collecte de l’information [...]. Les mesures de sécurité peuvent tout justifier aujourd’hui. [...] Rien ne pourra endiguer cette évolution sauf un changement profond des mentalités ». Le problème, c’est que la biométrie et le traçage se banalisent et que les abus sont encore largement tolérés.


Mais certains veillent. Dans « Mots et mondes de la surveillance », étude parue dans Criminologie, le sociologue Gary T.Marx avertit que, du fait des atteintes sur la santé physique et mentale des travailleurs, la « surveillance tous azimuts » risque de s’avérer contre-productive. Des associations comme la Cimade, le Gisti et Imaginons un réseau Internet solidaire s’alarment de l’usage abusif fait par le ministère de l’Intérieur du fichier Eloi, où figurent non seulement les sans-papiers mais aussi leurs enfants. Le Syndicat national de la magistrature dénonce la « montée en puissance du fichage » et « le prélèvement très systématique au stade de la garde à vue ». Et le groupe de travail mandaté par Nicolas Sarkozy pour optimiser la mise à jour des fichiers de la police a révélé de grosses lacunes dans le droit d’accès des particuliers aux données, ainsi que des dérives dans l’utilisation de ces fichiers. En réaction, des fronts s’organisent, notamment dans le domaine du refus de fichage d’ADN.


L’essentiel de la réflexion repose sur l’articulation entre sécurité et libertés. La loi peut-elle, suffit-elle, à maintenir l’équilibre ? (voir entretien p. 15). Le fichage est un instrument de pouvoir qui progresse au rythme des nouvelles technologies. Sa dangerosité dépend grandement de qui en maîtrise le fonctionnement. D’où l’intérêt, voire l’urgence, pour l’individu de participer à sa propre protection. Désormais, le fichage n’est plus le problème de quelques-uns, mais une question de société. Si l’on veut éviter que la France ne s’aligne sur la Grande-Bretagne, pays le plus épié du monde, qui compte en moyenne une caméra de surveillance pour quatorze personnes, ou sur les États-Unis, où 76 % des entreprises surveillent leurs salariés. Si l’on veut éviter, en définitive, que les anticipations d’Orwell et Huxley ne basculent dans le réel.


Lire l’ensemble de notre dossier dans Politis n° 928

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