ROBOTS FONCTIONNAIRES

Publié le par GUIG

Une armée de robots-fonctionnaires, chiche ?!

Guillaume DAUDIN

lundi 15 janvier 2007

Peut-on imaginer de franchir une troisième étape dans la rationalisation de l’appareil administratif de l’Etat ?

Max Weber, dans de nombreux ouvrages dont « Le Savant et le Politique » (1919) se félicitait de la bureaucratisation de l’appareil public de l’Etat, qu’il analysait comme une condition nécessaire à sa rationalisation et à son bon fonctionnement. Il remarquait notamment que le mode de recrutement de cette bureaucratie, à savoir le concours, est bien plus légitime que le recrutement ancien qui se faisait sur l’eupatridité des candidats, issus de la noblesse d’épée puis de robe, avec de nouveaux fonctionnaires qui seront moins amenés à émettre des préférences dans le traitement des demandes.

D’où la question que l’on peut se poser : pourquoi ne pas se prononcer pour un appareil administratif où les exécutants seraient des robots ? Avouons-le, cette question est tout à la fois intriguante, incongrue et nombre d’autres synonymes. En réalité, il s’agit ici de faire remarquer un paradoxe, probablement inhérent à la nature humaine.

La naissance d’une « armée » (ce terme sera employé par commodité) de robots-fonctionnaires ferait sûrement rougir de honte mai 68 tant le potentiel de révolte que pourrait provoquer cette idée est immense.

N’empêche, étudions-en les avantages : cette armée permettrait une rationalisation finie de l’appareil administratif, et répondrait à une volonté d’accroître la productivité de l’Etat : finies les grèves, finies les contestations, mais plutôt une exécution pure et simple des ordres programmés. De plus, et en corollaire au mythe républicain français, cela rendrait enfin possible une égalité réelle de traitement pour tous : que l’on soit blanc, noir ou même gris, le robot ne ferait de différence qu’en votre capacité à répondre aux critères préalables à l’exécution de la requête adressée. Comme quoi, cette armée serait assez proche finalement de l’idéal républicain dont se réclament aujourd’hui, à tort ou à raison, nombre de nos hommes politiques.

Au niveau des inconvénients, il faut évidemment envisager les coûts d’achats, d’entretien et la création d’une armée de professionnels de l’informatique capable de réparer ces petits bijoux technologiques. Mais il faut le dire : l’huile de coude humaine, dans nos pays développés, coûte souvent plus cher que l’huile de coude des robots.

Nombre d’entre vous objecteront une déshumanisation totale des rapports entre l’Etat et ses administrés. À raison, probablement. Néanmoins, on peut remarquer que c’est un processus dans lequel la France s’inscrit depuis 1789 :
- création des départements, ce qui est une tentative d’annihiler les identités locales ;
- bureaucratisation de l’appareil administratif par le recrutement sur le mode du concours, ce qui amène à votre bureau de Poste non pas le notable local mais un fonctionnaire inconnu né à 300 km de chez vous ;
- production d’un ensemble de normes juridiques, qui vont remplacer les us & coutumes locales, traditionnelles, historiques, ancestrales : l’Etat de Droit s’instaure, une notion plus allemande que française mais qui s’applique pourtant à nombre de systèmes politiques modernes.

Ce processus pourrait se résumer à la victoire du 3ème mode de légitimité weberienne, à savoir la légitimité légale-rationnelle : une légitimité fondée sur un droit abstrait, énonçant des règles générales applicables à tous. Et, honnêtement, qui mieux que des robots pour les appliquer ?

Le paradoxe se situe ici : on a donc des citoyens qui pour la plupart demandent une égalité de traitement, mais qui préfèrent parier sur une possible capacité d’un fonctionnaire à être équitable, à s’auto-déshumaniser (pardonnez le néologisme), plutôt que de s’assurer d’un fonctionnement effectif rendu possible par l’armée de robots envisagée.

D’aucuns objecteront que cette "robotisation" a déjà commencé avec l’irruption dans les années 70 de l’informatique et l’hégémonie actuelle de celle-ci dans le traitement des données, ce qui s’exprime concrètement dans l’actualité par exemple par la nouvelle nature biométrique des passeports à destination des USA. Ainsi serions-nous devenus des chiffres, des numéros de série, plutôt que des êtres humains.

On pourrait aussi objecter que l’homme a peur des machines, et ce n’est pas Will Smith, sorti d’« I-Robot », qui nous dira le contraire, mais, faisons preuve d’humilité et confessons-le timidement : il y a une résistance interne de l’Homme à ce processus sociétal de déshumanisation, résistance assez ostensible, d’ailleurs, qui se traduit par un rejet assez systématique de la machine même quand on se permet de râler contre ces « fonctionnaires-qui-en-foutent-pas-une-et-qui-font-tout-le-temps-la-grève-et-qui-nous-font-poireauter-deux-heures-à-leur-guichet ». Dans un monde qui va toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus fort, dans un monde de l’hyper-libéralisme et du flux des capitaux et de l’information à une vitesse quasi-lumière, l’Homme, dans une sorte d’esprit de clocher, voit dans ce bon vieux fonctionnaire de la Poste, qu’il commence à connaître même s’il a été parachuté ici il y a une dixaine d’années, une sorte d’ultime donjon de l’humanité face à un capitalisme qui, par-delà ses aspects parfois peut-être bénéfiques (ce que je laisse à l’appréciation de chacun), transforme invariablement tout en papier, en mots et plus généralement en obligations récripoques : relations sociales de type contractuelles plutôt qu’humaines.

Alors, dans la continuité de ce processus, logiquement, une proposition pour une armée de robots-fonctionnaires. Chiche ?

On a couramment tendance à cracher dans un grand pays d’outre-Atlantique sur le Français campagnard, affublé d’un béret et accompagné d’une baguette de pain, mais lorsque l’on imagine rationnellement jusqu’où peuvent amener la logique parfois mise en avant dans ce pays (ou même dans l’aile libérale de l’UMP), le sourire laisse vite la place à une certaine inquiétude. S’il est possible de montrer avec une certaine logique que l’on pourrait remplacer les fonctionnaires humains par des fonctionnaires robotisés, c’est qu’on a abouti à un stade d’une pensée néo-libérale tel que cette robotisation de l’administration est rendue possible.


 

TRouvé sur : http://www.betapolitique.fr/spip.php?article0121

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