CANTINES & BIOMETRIE - CQFD

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BIOMÉTRIE À LA CANTOCHE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Sandro Altobelli, Placo Plast.

Pour protester contre la banalisation du flicage « high-tech », une vingtaine de clowns a investi un lycée de la vallée de Chevreuse dont la cantine était illégalement équipée d’une surveillance biométrique. « Un effort de convivialité », comme disent les industriels... Récit de l’intervention.

A BIOMÉTRIE CONSISTE À IDENTIFIER les personnes à partir de caractères physiologiques numérisables : iris, empreintes digitales, contour de la main, forme du visage, voix, gestes, etc. Très pratique si l’on cherche à créer un fichier informatique centralisé de la population, consultable à tout moment ! Aujourd’hui, les autorités et les industriels préparent le terrain pour une diffusion massive de cette technologie : « La sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles. » [1] Ces préconisations du GIXEL, le lobby des industriels du secteur de l’électronique et du numérique, sont suivies à la lettre : lancement du projet INES [2], contrôles biométriques à l’aéroport de Roissy, diminution des pouvoirs de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) avec la loi du 15 juillet 2004, exposition de propagande grand public à la Villette... Et pour familiariser toute la population, on commence par les gamins, comme le conseille le GIXEL : « [les méthodes pour faire accepter la biométrie] devront être accompagnées d’un effort de convivialité [...] : dès l’école maternelle, les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine. » [3] Le meilleur des mondes en culottes courtes !

Le lycée de la Vallée de Chevreuse de Gif-sur-Yvette (91), à deux pas de la technopole du plateau de Saclay, regroupe la marmaille des chercheurs et ingénieurs qui peuplent les instituts de recherche environnants. Le proviseur, ancien d’un lycée du 9-3, fort du soutien du député Gilles Lasbordes, un proche de Sarkozy, a décidé d’équiper la cantine d’un dispositif biométrique à reconnaissance des contours de la main. Deux bornes ont été installées à la rentrée sans attendre l’accord de la CNIL (c’est-à-dire illégalement) mais après consultation de parents d’élèves manifestement technophiles : ils n’allaient tout de même pas cracher dans la soupe. C’est ce lycée qu’une vingtaine de personnes habillées en clowns ont choisi le 17 novembre à l’heure du déjeuner pour distribuer un tract invitant au sabotage, précisant à propos du système mis en place qu’il ne s’agissait « pas là d’un contrôle fort. Juste l’un de ces trucs qui nous apprennent à toujours être identifiés, triés, séparés. » En bref, un cheval de Troie « convivial » farci de convivialité policière.

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Contre la politique du fait accompli en matière de biométrie, les clowns ont donné quelques coups de massettes sur les bornes, ce qui a suffi à les détruire. Selon le témoignage d’un lycéen recueilli par Le Parisien [4] : « Ils ont fait un petit speech, une sorte de pièce de théâtre, et puis ils ont sorti une masse de leur manche. » Alors qu’ils étaient hors de la cantine, des membres du personnel et des élèves ont pourchassé les trouble-fêtes. Un clown raconte : « Nous avons vécu une véritable scène de lynchage. Un surveillant a appelé les élèves à nous frapper avant d’étrangler un copain. Ils disaient “faut en choper un”. Les coups pleuvaient. L’un de nous a eu des côtes cassées, suite à une véritable prise de karaté d’un lycéen. Mais le pire c’est qu’en distribuant des mandales ils défendaient la biométrie ! » Les trois personnes attrapées au cours de l’échauffourée ont été accompagnées dans la salle des professeurs, copieusement insultées, puis remises à la gendarmerie. Mais ce n’est certainement pas d’heures de colle qu’écoperont les trois clowns qui comparaîtront au TGI d’Evry le 16 décembre pour « destruction de biens en réunion. »

Le proviseur du lycée, dans une lettre adressée aux parents et aux lycéens, précise que ses élèves ont « tenté d’intercepter les fauteurs de trouble et de protéger les personnes et les biens » avant de se féliciter qu’ils aient « permis que des faits encore plus graves soient évités ». Les blessés apprécieront ce beau renversement. Depuis le sabotage des bornes, c’est l’anarchie au lycée. Une épidémie d’obésité guette les élèves : certains mangent sans avoir payé, d’autres s’offrent un deuxième repas. Peut-être faudra-t-il employer les grands moyens pour restaurer l’ordre : cocher le nom des lycéens sur une liste, comme il n’y a pas si longtemps. Pourquoi investir dans des machines alors que le travail de police est fait avec zèle - et spontanément - par les lycéens eux-mêmes ? Finalement, la mise en place de systèmes biométriques dans les établissements scolaires offre bien un gain de praticité et d’efficacité... Pour la domestication du cheptel de futurs citoyens. Reste à savoir pourquoi jusqu’à présent une vingtaine de clowns seulement ont appelé à les saboter...

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.


[1] Voir le livre bleu du GIXEL sur www.gixel.com

[2] Projet de carte d’identité électronique (voir CQFD n°24).

[3] Voir le livre bleu du GIXEL sur www.gixel.com

[4] Supplément Essonne, 19/11/05.





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