La biométrie est avant tout un enjeu de pouvoir

Publié le par Coordination contre la biométrie

La biométrie est avant tout un enjeu de pouvoir

20/09/2007
Les députés envisagent d'adopter un amendement autorisant l'usage de tests ADN pour le regroupement familial. Pourtant, le débat en France sur la biométrie n'est toujours pas tranché. Pierre Piazza, maître de conférences en science politique à l'université de Cergy-Pontoise, nous livre son analyse.
 
Après le projet de carte d'identité biométrique dont l'issue est gelée depuis 2005, voici donc celui sur les test ADN pour les candidats au regroupement familial. Pourtant, le débat en France sur la biométrie n'est toujours pas tranché. Le sujet sera au cœur des discussions au salon Alarmes Protection Sécurité (APS), du 25 au 27 septembre à Paris Expo. Pierre Piazza*, maître de conférences en science politique à l'université de Cergy-Pontoise, livre son analyse.

« La biométrie est une étape supplémentaire dans l'histoire de l'identification. La technique a évidemment des avantages pratiques : elle est présentée comme un instrument de confort, censé rendre impossible toute usurpation d'identité. Mais il existe toujours une deuxième dimension. Ne va-t-on pas vers un monde où les autorités ont trop de prérogatives, au détriment des libertés ? Initialement destinée aux récidivistes, « l'anthropométrie » a été utilisée pour la première fois dans les années 1870. L'identité était alors fixée par les mensurations du crâne, de l'auriculaire, de la coudée, du pied... Le procédé s'est ensuite élargi aux vagabonds, aux déserteurs, etc. Le gouvernement de Vichy a été le premier à vouloir instaurer une carte d'identité des français sur l'ensemble du territoire. Elle contenait entre autres les empreintes digitales et un signalement physique détaillé. Face à l'ampleur du travail d'identification, à la pénurie de papier, de produits chimiques, et aux réactions d'hostilité, elle n'a pu être délivrée que sur une douzaine de départements.

Grâce aux nouvelles technologies, il est désormais possible de gérer une grande masse d'informations personnelles et de constituer des bases de données transnationales, potentiellement interconnectables. Pour justifier le projet INES de carte d'identité biométrique, le ministère de l'Intérieur a mis en avant plusieurs arguments, sans toujours convaincre. Il a par exemple cité le règlement européen du 13 décembre 2004 relatif à l'introduction d'éléments biométriques dans les passeports et les documents de voyage. Or l'article 1 de ce règlement précise qu'il ne s'applique pas aux cartes d'identité délivrées par les Etats membres à leurs ressortissants. Les données biométriques tendent à figer l'identité et peuvent donc remettre en cause l'idée d'espace public anonyme et le droit à l'oubli. Sous le gouvernement de Vichy, la carte nationale d'identité a été rendue obligatoire. Aujourd'hui, elle ne l'est plus. Mais avec INES, les autorités l'évoquent à nouveau. La biométrie représente peut être un pas supplémentaire, mais l'histoire n'est pas linéaire. »

Thomas Blosseville

* : Pierre Piazza est notamment l'auteur de « Histoire de la carte nationale d'identité » (Odile Jacob, 2004) et a dirigé avec Xavier Crettiez « Du papier à la biométrie. Identifier les individus » (presses de Sciences Po, 2006).

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