Milipol : la biométrie sans complexe

Publié le par Coordination contre la biométrie

MILIPOL : la sécurité décomplexée


LEMONDE.FR | 17.10.07 | 12h03 . Mis à jour le 17.10.07 | 18h02

Une vitrine des nouvelles technologies sécuritaires

Milipol, organisé sous les auspices du ministère de l'intérieur, est un des
trois plus importants Salons mondiaux consacrés à la "sécurité intérieure des
Etats". Quelque 950 exposants venus de 44 pays s'y sont retrouvés du 9 au 12
octobre, porte de Versailles, à Paris.

Le Salon présentait de nombreuses reconstitutions de scènes de crime ou
d'interventions policières. Le Monde.frRéservé aux professionnels de la sécurité (et "interdit aux mineurs de moins de 18 ans"), on y découvrait les dernières
innovations en matière de police  scientifique et technique, d'équipements paramilitaires ou policiers, de systèmes de  "détection acoustique de snipers" ou de vidéosurveillance "encore plus  intelligente qu'avant", de drones "de plus en plus minuscules", etc.

Jean Marc Manach

Biométrie en prison, mais aussi en crèche

La biométrie était une des vedettes de ce Milipol 2007. En 2005, la société Zalix,
l'un des acteurs français les plus en vue sur ce secteur, présentait déjà ses
solutions d'identification sur le stand de l'administration pénitentiaire. Celle-ci
venait de décider de déployer des bornes biométriques afin d'éviter les évasions par substitution : le frère d'un détenu avait profité du parloir pour prendre sa place en prison.

Traces d'empreintes digitales sur une borne de contrôle biométrique
basée sur la reconnaissance du visage et affichant un logo "Out of order". (Le Monde.fr)
Aujourd'hui, Zalix a équipé de systèmes de contrôle biométriques une centaine des 190 établissements pénitentiaires, une soixantaine d'établissements scolaires, et même trois crèches, dont deux à Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis). La mairie se targue ainsi d'avoir équipé sa nouvelle crèche, dénommée "Abbé-Pierre", d'un système de pointage biométrique afin de contrôler qui amène et vient chercher les enfants, et simplifier le système de facturation.

Le sujet est polémique : en 2004, le Groupement des industries de l'interconnexion des composants et des sous-ensembles électroniques (Gixel) avait fait scandale en proposant, dans son Livre bleu, d'"éduquer" à ces technologies de surveillance les enfants et leurs parents "dès l'école maternelle". Déplorant le fait que "la sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés
démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles", le Gixel estimait
alors qu'"il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et
parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles".

Jean Marc Manach

Visabio, la plus grande base de données biométriques mondiale

Le ministère de l'intérieur français présentait diverses innovations,
dont Visabio. Visabio est la composante française du Système
d'information sur les visas (VIS, en anglais), la plus grande base de
données biométriques mondiale, qui a pour vocation de centraliser les
photographies et les empreintes digitales des dix doigts de tous les
demandeurs de visas de l'Union européenne soit, à terme, les
identifiants de quelque 100 millions d'individus.

L'objectif est de "respecter la législation française sur l'immigration", mais
aussi de "répondre plus librement en matière de lutte antiterroriste aux demandes
spécifiques de nos services de renseignement".
Le système permettra d'ailleurs de consulter un certain nombre d'autres
bases de données nationales, européennes et internationales. Les
données y seront stockées cinq ans, et tenues à la disposition des
services de police, de gendarmerie et des douanes, tant pour le
contrôle aux frontières que pour "l'identification des étrangers sur le territoire
national".

La liste des postes consulaires équipés pour les visas biométriques. Le Monde.fr

Alors que le programme est d'ores et déjà lancé, certains de ses aspects
n'ont toujours pas reçu l'aval des autorités européennes de protection
de la vie privée, qui contestent notamment les modalités d'accès à la
base de données, ainsi que le fait qu'il est prévu de ficher les
enfants dès l'âge de 6 ans.

La responsable de cette toute nouvelle base de données nationale de "visas biométriques", présente lors du Salon Milipol, n'a toutefois pas souhaité répondre aux questions du Monde.fr sur l'interconnexion de Visabio avec les autres systèmes européens, notamment avec la base de données Eurodac des demandeurs d'asile. Elle n'a pas non plus souhaité commenter le lien éventuel, établi par Frank Paul, un responsable de la Commission européenne, entre le déploiement de ces dispositifs biométriques et la réduction du nombre de consulats où obtenir des visas, et donc, mécaniquement, la réduction du nombre de migrants.

Jean Marc Manach

Mitraillettes de collection et pistolets électroniques

Le fonds de commerce du Milipol reste la vente d'armes, factices ou non, et de
vêtements et autres équipements militaires.

Pistolets, fusils, mitraillettes (y compris de collection), grenades ("à effet
moral", "d'identification", "poivrée", "offensive", "de distraction" ou "à lumière
et son"), des balles, létales ou non, de toutes les couleurs et de toutes
dimensions, et puis des stands de tir, pour s'exercer sur des écrans virtuels, ou
des cibles bien réelles reprenant l'iconographie des bandes dessinées américaines
des années 60-70.

Sur le stand du distributeur de pistolets électroniques Taser, on trouvait un petit
livret, extrait de La Revue du SAMU, sur les "implications cliniques de l'utilisation du Taser®". La société en a aussi inondé les rédactions de journaux, avec une invitation au Salon Milipol, où elle distribuait, en sus, des pin's "made
in China".

Signe de son succès, on trouvait aussi de nombreuses répliques du Taser sur les
stands des armuriers chinois. Et signe de leur peu de moyens, les fiches de
présentation de leurs armes high-tech étaient écrites... à la main, sur de petites
feuilles de papier, sans en-tête ni logo.


Jean Marc Manach

Caméras espionnes pour zones sensibles

De plus en plus petites, de plus en plus sophistiquées, de plus en plus
"intelligentes", les caméras de vidéosurveillance apprennent à se dissimuler dans
une crotte de chien, ou sous le ventilateur du tableau de bord, la plaque
d'immatriculation ou encore le logo d'une camionnette banalisée.

Il ne s'agit plus seulement de surveiller l'espace public, mais aussi de pouvoir
espionner, sans se faire repérer.


Le drone de surveillance en milieu urbain
sélectionné par le ministère de l'intérieur et présenté à Milipol 2007
ne pèse que 600 grammes. (Le Monde.fr)

C'est d'ailleurs tout l'intérêt d'ELSA, pour "engin léger de surveillance aérienne",
l'une des vedettes du "commissariat du futur" présenté par le ministère de
l'intérieur. Furtif et léger, il pèse moins d'un kilo, peut voler 45 minutes à 70 km/h, filmer de jour, comme de nuit, dans un rayon de 2 km, le tout étant, bien évidemment, géolocalisé. Son objectif affiché : surveiller les "zones urbaines sensibles" ou les manifestations.

Autre innovation française mise en avant, mais par l'armée cette fois, la Spybowl de la société Exavision, une caméra de la taille d'une boule de pétanque, recouverte de caoutchouc, que l'on peut lancer, et qui permet de visualiser une scène sur 360°.
Etonnamment, c'est la version de son concurrent israélien qui vient d'avoir les
honneurs du JT de 20 heures sur TF1.

Jean Marc Manach

Trottinette et drone à plumes

Déjà mis en scène lors d'un précédent Salon, le véhicule blindé rapatrié d'Irak où
il a résisté aux balles ou aux missiles occupait cette année encore une place de
choix. Aux côtés des "robocops en véhicules blindés" ? selon le terme employé par la police nationale pour désigner ces policiers revêtus des dernières tenues
anti-émeutes ?, mais aussi de la version policière du Segway, la trottinette
auto-équilibrée qui "permet aux officiers de devenir plus accessibles, plus communicatifs tout en dominant toujours leur interlocuteur, contrairement
au vélo" (prix public conseillé : 7 399 ? TTC).

La trottinette Segway "permet aux officiers de devenir plus accessibles, plus
communicatifs tout en dominant toujours leur interlocuteur, contrairement au vélo".
Car Milipol est aussi l'occasion pour les Géo Trouvetout de présenter leurs
dernières inventions. Ainsi le constructeur Tecknisolar propose une "bûche de bois caméra" de vidéosurveillance qui peut, précise l'entreprise, être dissimulée dans une plaque de rue, un candélabre, un Abribus... Cette société d'ingénierie malouine est aussi à l'origine d'un drone recouvert de plumes qui vole comme un vrai oiseau en battant des ailes, mais aussi d'un drone contrôlé par un casque à énergie solaire et doté, sous son hélice, d'un Flash-Ball.

Les forces de l'ordre n'hésitent pas à utiliser des méthodes de pirates informatiques. Les Italiens de HackingTeam vendent un cheval de Troie permettant aux forces de l'ordre de prendre le contrôle et d'espionner n'importe quel PC tournant sous Windows. A 100 mètres d'eux, les spécialistes policiers de la cybercriminalité ont, quant à eux, un faible pour les ordinateurs "libres" fonctionnant sous GNU/Linux, mais sont obligés de travailler avec des systèmes
"propriétaires" sous Windows : les logiciels libres ne sont pas habilités.

Jean Marc Manach

Un éléphant orange et une ceinture de chasteté barbelée

On ne saurait clore ce tour d'horizon du Milipol 2007 sans évoquer ces "petits plus" qui font des visiteurs de ce Salon "de grands enfants dans un immense magasin de jouets", comme le reconnaissait, selon News.fr, un gradé de la gendarmerie qui, souriant, testait un fusil d'assaut.


Outre les pin's, stylos, petits carnets, échantillons et autres gadgetsgracieusement proposés par Taser et autres marchands d'armes, on pouvait voir un petit bonhomme virtuel amadouer un client potentiel en lui demandant, à la manière des camelots sur les marchés, s'il avait déjà reçu "son petit cadeau".

Dans les poubelles de Milipol, le soir à la fermeture, on trouvait aussi, par
dizaines, les douilles des munitions qui avaient fait le bonheur des visiteurs sur
les stands de tir.

Plus incongrus, on pouvait également découvrir, dans les travées de ces 18 000 m², un éléphant orange reproduit à l'échelle, et même une ceinture barbelée de chasteté, en marge du plus convivial des bars du Salon.

Jean Marc Manach

Un business très juteux

Le 11 septembre, la Commission européenne annonçait le lancement d'un partenariat public-privé en faveur de la recherche et l'innovation en matière de sécurité. Ce dernier fera passer le budget consacré à la recherche en la matière de 15 millions d'euros à 200 millions d'euros par an, soit + 1 333 %.

De l'avis général, le marché de la sécurité est en pleine "explosion". Le magazine
spécialisé En toute sécurité estime ainsi qu'il a atteint les 350 milliards d'euros
en 2006 (dont 145 milliards pour les Etats-Unis, et 100 milliards pour l'Europe), en progression de 9 % par rapport à 2005. Les entreprises américaines rafleraient 45 % de la mise, l'Europe 31 %, la France 5 %.


Selon SecurityStockWatch, l'index des cent plus importantes sociétés cotées de ce secteur a progressé, lors des cinq dernières années, plus fortement que le Dow Jones ou le Nasdaq. Ce boom profite tout particulièrement aux entreprises spécialisées dans l'antiterrorisme : elles enregistrent une croissance de 25 % par an depuis les attentats de 2001.

Jean Marc Manach


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