SANS HÉSITATION AUCUNE
SOLIDARITÉ AVEC LES OPPOSANT-E-S À LA BIOMÉTRIE
EN CE MOMENT MÊME, tout le monde participe à l’installation ici et là d’appareils biométriques, prélude à une généralisation du contrôle d’identité biométrique à tout le monde et dans tous les secteurs de la société.
Les industriels participent ; attirés par la création d’un nouveau marché, ils exercent leur activité de lobbying (Cf. le « livre bleu » du Gixel, groupement d’entreprises d’électronique). L’État participe ; le projet d’une carte d’identité obligatoire, contenant les caractéristiques biométriques du porteur (iris et empreintes digitales), est en place et ouvre la possibilité d’un fichage de toute la population d’ici quatre ans. Les institutions para-étatiques participent ; la Cnil avalise les installations, c’est son rôle.
La Cité des Sciences monte une exposition hyper-médiatisée destinée à nous habituer à l’idée d’une omniprésence de cette technique de contrôle.
Les proviseurs de lycée participent ; ils installent des appareils dans les cantines, par dévotion pour la technologie, parce que « ça fait moderne », parce que « c’est efficace ». Les associations comme Iris ou les intellectuels qui revendiquent un rôle d’expert auprès du gouvernement ou de la Cnil participent ; ils réclament un débat public prélude à l’adoption de la carte d’identité biométrique.
Les protestations et les actes de sabotage sont resté isolés, ou n’ont pas eu d’écho.
MALGRÉ TOUT, une vingtaine de personnes a décidé, le 17 novembre dernier, de remettre en cause la présence de ces machines dans notre société, en dénonçant directement l’expérimentation de ces appareils à la cantine du Lycée de la Vallée de Chevreuse (Essonne).
Dans un texte adressé aux lycéen-ne-s, elles ont clairement expliqué la nature de ce refus.
C’est un refus radical. Le tract invite à s’attaquer au contrôle social non pas en tant que dispositif imposé par une minorité à une société par essence libre, mais comme le fonctionnement normal du capitalisme moderne, au travail, au supermarché, dans les transports, devant son ordinateur. Il désigne clairement la biométrie comme une composante parmi d’autres d’un système scientifique et technologique qui est « le premier obstacle à la justice sociale et à la liberté ».
Ces vingt personnes ont peut être ouvert la possibilité d’une opposition réelle à cette nouvelle technologie, en élargissant d’emblée la question à l’ensemble de nos conditions de vie.
Parmi celles-ci, trois comparaîtront aujourd’hui seize décembre devant le tribunal d’Evry. Elles devront répondre de l’accusation de destruction de bien d’autrui, les bornes biométriques ayant cessé d’exister ce jour-là.
NOUS NE NOUS FAISONS PAS D’ILLUSIONS : la biométrie est déjà largement utilisée, dans la gestion des flux internationaux des populations, dans les aéroports et les prisons. Elle est l’aboutissement d’une évolution profonde de notre milieu social : la création d’un milieu artificiel, c’est-à-dire créé par la rationalité marchande et selon ses règles, un milieu où la parole, l’autonomie individuelle et collective n’ont aucun sens, où seuls prévalent les critères de puissance et d’efficacité.
La possibilité même pour les humains de faire consciemment leur histoire est menacée de disparaître une fois pour toutes. Il est donc plus que jamais impératif d’avancer clairement les raisons de notre refus de la biométrie ; avant qu’il ne soit trop tard.
Pour toutes ces raisons, les trois prévenu-e-s ont notre soutien inconditionnel. Ce soutien, dès la fin du procès, se traduira en solidarité concrète en les soulageant d’une partie de leurs frais de justice et en relayant les convictions qu’ils ont exprimées le 17 novembre. Nous espérons ainsi contribuer à la création à brève échéance d’un front d’opposition à la biométrie sur une base radicale.
HONTE À CEUX ET CELLES QUI S’ALARMENT DU SORT DE QUELQUE FERRAILLE NUMÉRIQUE !
MORT AUX ROBOTS !
Collectif contre la biométrie
contrebiometrie@yahoo.fr
Réunion publique
CICP - 21ter rue Voltaire 75011 Paris - M° Rue des boulets
Mardi 10 janvier 2006 - 19H30
Lapin couleur grand format
Lapin N&B grand format
Lapin couleur petit format
Lapin N&B petit format"Moi, j’ai rien à me reprocher, donc rien à cacher. À partir de là, je ne considère pas que les caméras empiètent sur ma vie privée. Et puis s’il faut en venir là pour vivre en sécurité, alors allons-y. Mieux vaut prévenir que guérir. Regardez Monaco, il y a des caméras absolument partout et personne ne s’en plaint !"
Henri Chabert, serveur, 53 ans, Grenoble, dans Le Dauphiné Libéré, 11/10/2005
Cher Henri,
Tes propos dans le Dauphiné Libéré du mois dernier m’ont bouleversé. Jusqu’à présent je désespérais de te rencontrer. Aujourd’hui je sais que tu existes, et rien ne sera plus comme avant. Tu es Grenoblois comme moi, mais ton âge t’a permis d’acquérir une expérience que je n’ai pas encore.
En toute humilité, je voulais te faire part de mes réflexions sur la vidéo-surveillance. Sans doute les réponses que tu m’adresseras dissiperont-elles les derniers doutes qui me tourmentent. J’ai lu quelques articles de journaux et visité quelques sites Internet pour comprendre ce que sont les caméras. Bien sûr, en quelques phrases lapidaires dans le journal, tu as su faire le tour de ce sujet mieux que je ne saurais le faire. Je me lance quand même.
(...)
Vidéo-surveillance, transformation du mobilier urbain, police de proximité... Face à la délinquance, l’État dévoile son idéologie techno-policière : la technologie est censée répondre aux faillites sociales et politiques. Mieux : après la traçabilité des aliments et des marchandises, l’État prépare la traçabilité des individus, présentée comme seul moyen de faire disparaître les imprévus et les dysfonctionnements, là où il n’y a que les conséquences d’un système social féroce. Cette volonté de contrôle total se traduit par le renforcement des dispositifs législatifs. Rappelle-toi : en dix ans, on a vu se mettre en place le plan Vigipirate (1995, toujours en vigueur), la vidéo-surveillance dans les lieux publics (1995), les Contrats Locaux de Sécurité (1998), la Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG, mis en place en 1998 pour les délinquants sexuels, étendu en 2003 à la quasi-totalité des délits), la Loi de Sécurité Quotidienne (2001, mise en place pour trois ans mais toujours en vigueur), la Loi de Sécurité Intérieure (2003), l’Etat d’Urgence (novembre 2005, prolongé jusqu’en février 2006), la nouvelle loi anti-terroriste de Nicolas Sarkozy (votée la semaine dernière), le passeport biométrique et sans contact (à partir d’octobre 2006), la carte d’identité biométrique (projet INES présenté au printemps 2005, en attente)... Sans compter les dispositifs purement technologiques déjà mis en place ou en projet : vidéo-surveillance, repérage des individus par satellite via leur téléphone portable, implants de puces électroniques sous la peau (7), surveillance des télécommunications et d’Internet, développement de la biométrie et autres RFID ("mouchards électroniques" ou "étiquettes intelligentes")
(...)
Maintenant, Henri, la question que tu te poses peut-être, c’est à quel moment peut-on s’opposer à ce contrôle total, alors que la mise en place de chaque élément paraît innocente ? Témoins, ces trois personnes qui seront jugées le 16 décembre prochain au tribunal d’Evry pour la destruction d’un "innocent" dispositif d’authentification biométrique dans un lycée de Gif-sur-Yvette, voisin du centre de recherche du CEA-List (22). Moi aussi, ces questions m’ont paru lointaines. En lisant une fois de plus le Dauphiné Libéré elles se sont rapprochées : j’ai appris que depuis septembre dernier, en cas de tentative de vol ou de "regroupements suspects", les caméras de la Villeneuve envoient automatiquement les images à la police grenobloise (23).
(...)
Des caméras "absolument partout", pourquoi pas finalement, Henri ? Techniquement, ce sera bientôt possible. Honnête citoyen, tu ne seras jamais fiché au Grand Banditisme. Quand tu sors ce n’est pas pour poser des bombes, et tu n’as même jamais envisagé de voler un vélo. Les comptes de ton bar sont irréprochables, tu ne payes aucun fournisseur au noir, tu ne sers pas d’alcool aux mineurs et tu n’as jamais grillé un seul feu rouge. Bref, tu n’as rien à te reprocher, tu l’as dit. Alors pourquoi refuser les caméras dans la rue ? Aussi bien, pourquoi refuser les caméras dans ton salon ? Pourquoi refuser l’implantation d’une puce de localisation par GPS dans ton bras ?
(...)
La numérisation générale et son avatar biométrique
Michel Tibon-Cornillot, EHESS
Intervention au procès anti biométrie du 20 janvier 2006
Je désire présenter devant vous les motifs qui m’ont amené à témoigner en faveur des trois étudiantes et étudiants poursuivis. Cette démarche s’inscrit aussi dans le contexte actuel marqué par le développement rapide des machines et techniques biométriques, la faiblesse des débats publics liée à un vide juridique important et surtout par l’afflux massif d’investissements financiers et industriels.
La biométrie peut être définie, provisoirement, par « l’ensemble des processus qui consistent à transformer les caractéristiques physiques d'une personne (iris ou rétine, voix, empreintes digitales, forme de la main ou du visage) en une empreinte numérique. La finalité d'un système biométrique est l'authentification et l'identification des individus. A la différence d'autres techniques ayant les mêmes finalités, mais permettant de mesurer ou vérifier ce que l'on possède (carte, badge...) ou ce que l'on sait (mot de passe...), les techniques biométriques permettent la mesure et la reconnaissance de ce que l'on est. »[i]. La biométrie repose sur deux types de contrôles : le contrôle physique et le contrôle comportemental de la personne[ii].
Le terme le plus important de cette définition est celui d’empreinte numérique ; il permet de distinguer l’ancienne anthropométrie de la biométrie contemporaine dont l’existence s’appuie sur sa matrice fondamentale, la cohorte immense des 850 millions d’ordinateurs[iii] ; la biométrie rejoint alors les systèmes parents numérisés, ceux des systèmes de télésurveillance, de télécommunication, de santé, etc., c’est-à-dire, tous les maillages et/ou réseaux pouvant être numérisés et mis en interconnexions avec d’autres dossiers et fichiers au sein des ordinateurs et des systèmes d’ordinateurs. Dans deux ans à peine, il y aura un milliard d’ordinateurs, chiffre impressionnant si l’on considère que la mise en place de ce maillage s’est faite en une trentaine d’années.
Les réticences, l’inquiétude puis les oppositions soulevées par la biométrie ont plusieurs dimensions ; nous n’en retiendront que trois.
1. En route vers la numérisation du monde et des hommes
La première des réticences concerne la mise en place du nouveau prisme que certains membres des groupes sociaux les plus actifs des sociétés industrielles ont mis au point et diffusé en quatre décennies, celui que forment les ordinateurs et les réseaux d’ordinateurs. A l’aide de ces nouvelles prothèses qui sont des sortes de prolongation de l’entendement quantificateur, numérisant, il devient possible de substituer à des approches intuitives fondées sur des expériences sensibles, poétiques, émotionnelles, marquées par leur caractère intimes et qualitatifs, des représentations « objectives » et quantifiées des phénomènes. Ceux-ci peuvent appartenir à des domaines très divers, depuis les domaines des sciences et des différentes techniques jusqu’à de multiples tâches aussi différentes que celles de la gestion des entreprises, la gestion des comptabilités publiques et privées, des traitements de textes, d’images, des numérisations d’investigations intra-organiques en matière de santé. C’est donc dans des domaines aussi divers que ceux de la santé, des finances, de la démographie, et bien sûr, de la sécurité (la biométrie) que se mettent en place des procédures quantifiées.
Malgré la généralisation des interfaces iconiques dont l’ergonomie a permis la diffusion des ordinateurs, les opérateurs initiés à l’informatique savent que les structures les plus primitives de ces machines sont fondées sur des principes logicomathématiques, ceux qu’introduisirent des hommes comme John von Neumann formé dans l’un des hauts lieux de l’intellection contemporaine, l’école mathématique de Göttingen. Les ordinateurs actuels sont encore construits selon les principes de ce qu’on appelle « l’architecture von Neumann ».
L’insertion massive et très rapide des ordinateurs dans les sociétés industrielles contemporaines a permis la réalisation/concrétisation de quelques « prophéties » des fondateurs des sciences modernes (Galilée, Marin Mersenne, Descartes et Spinoza) l’assurance que la « Nature » est formée de nombres, de lettres et de figures géométriques et le caractère divin (ou quasi-divin) des mathématiques.
2. Des machines de confiance : délégation et servitude volontaire.
Sans doute faut-il lire dans cette généalogie métaphysique, voire même, quasi théologique du projet de fabrication des ordinateurs, l’origine de la confiance qui a présidé et préside encore à leur diffusion dans des secteurs de plus en plus variés des sociétés industrielles ? Il s’agit là d’un fait nouveau car la création de machines capables de numériser des phénomènes n’implique pas qu’on leur accorde la confiance et surtout, qu’on considère les résultats obtenus comme indépassables, en un mot, comme vérités. Mais si ces deux aspects peuvent être abstraitement distingués, il semble qu’ils soient profondément liés au sein de la culture occidentale qui octroie une place éminente à la cohorte des machines qu’elle invente en leur déléguant une confiance totale et qui les fait progresser sans cesse vers l’intégration des nombres.
Ces deux aspects intimement liés aux caractéristiques des ordinateurs, la numérisation du monde et le rôle éminent accordé aux machines qui en ont la charge, interfèrent dans toutes les entreprises menées par ces machines. On les retrouvera donc dans le contexte de la biométrie. En entrant dans l’espace de la numérisation, les mesures du corps, une fois digitalisées, sont intégrées dans des capacités de collationnement et de traitement d’informations dont la puissance est sans commune mesure avec ce qui fut entrepris par les pires tyrannies du passé. Il devient possible de rassembler, d’individualiser des fichiers concernant à la fois chaque citoyen et un grand nombre de ses activités et opinions et de les diffuser par le biais des réseaux reliant des millions d’ordinateurs. A travers la mise en place de logiciels de plus en plus efficaces, ces machines logico-numériques, permettent de traiter ces accumulations quantitatives, de les réorganiser selon des vecteurs « sémantiques » pertinents, et, surtout, de mettre l’ensemble des dossiers et fichiers en contact avec d’autres dossiers et fichiers parents concernant les mêmes individus, formant alors des sous-ensembles alimentés par des données sanitaires, policières, fiscales, identitaires, etc. Ces activités permettent de créer des fichiers généraux sur l’ensemble de la population française, performance qui paraissait inconcevable, il y a seulement 40 ans.
L’autonomie et la confiance accordée aux machines biométriques empruntent leur force de conviction au statut d’autonomie déléguée à la cohorte des ordinateurs. Elles en suivent le même chemin déjà bien balisé. En effet, l’introduction des ordinateurs a été vécue sur le mode de la nécessité du progrès scientifique dont ils étaient en quelque sorte l’une des incarnations privilégiées, permettant ainsi la rapidité de leur diffusion. Il en est de même pour les machines biométriques qui ne concernent pas d’abord la sécurité ou l’identité des citoyens mais leur participation implicite, voire volontaire, à la constitution des fichiers, les leurs et ceux des voisins, et à l’acceptation passive, voire active à l’introduction des machines biométriques. Il y a là une envie de machine de contrôle, un désir de machine qui rappelle des points essentiels de l’œuvre d’Etienne de la Boétie, le Discours de la Servitude Volontaire[iv]
3. De la numérisation à la « scanérisation générale » : le cœur de la critique des machines biométriques
Le troisième point évoqué à propos de la biométrie est celui de la « scanérisation ». Par delà la puissance des ordinateurs et leur traitement actuel des informations, se cache une tendance encore plus dynamique qui consiste à faire entrer des domaines non numérisés, des pans entiers de phénomènes et d’expériences « profanes » dans les processus de numérisation. C’est cela que l’on appellera la « scanérisation » du monde (qui, dans d’autres contextes, est appelé « saisie » ou « digitalisation »). A la manière des scanners classiques chargés de digitaliser les images, se sont mises en place des méthodes de plus en plus sophistiquées pour faire entrer des réalités qui étaient considérées jusque là comme irréductibles aux tentatives chargées de les introduire dans les domaines « sacrés » de la digitalisation informatique.
Parmi les multiples possibilités de « scanérisation » d’expériences individuelles ou collectives, certaines peuvent avoir des dimensions « culturelles », la saisie de livres ou de gravures rares, d’autres concernent des domaines spécialisés où des problèmes spécifiques nouveaux peuvent du reste se poser, en matière de santé par exemple, avec les appareils d’investigation des organes. De nombreuses possibilités de digitalisation sont offertes qui, dans chaque cas, supposent pour être réalisées des financements techniques, des études économiques de rentabilité, des engagements des pouvoirs publics. C’est alors que se pose en amont la question des choix qui amènent et ont amené au développement de tel ou tel domaine.
C’est précisément à partir des interrogations sur ces choix et sur les développements qui en ont été les conséquences que peut commencer une critique éthique et juridique spécifique de la biométrie : pourquoi avoir privilégié et développé l’entrée dans la numérisation des caractéristiques physiques, historiques, comportementales de tous les citoyens ? Le développement considérable de la biométrie est très révélateur en ce qu’il retient des possibilités offertes par la numérisation informatisée, la mémorisation, le traitement et la mise en réseau de données concernant des populations de plus en plus considérables. C’est alors qu’apparaissent en amont les acteurs qui furent à l’origine de cette demande, les institutions des états modernes mais aussi les demandes d’acteurs privés, les laboratoires chargés de mettre au point des procédures de scanérisation adaptées aux phénomènes visés, les fabricants chargés de fabriquer en grand nombre les machines performantes, etc. Pour des raisons sociales multiples, publiques ou privées, l’un des domaines de pointe de la digitalisation a été celui des corps humains, des visages humains, des parties du corps humain. La biométrie est à l’intersection de nombreuses pressions, dont la plus importante fut et reste celle exercée par les Etats modernes, grands Léviathans et gardiens en charge de la sécurité, de l’identité des citoyens, chargés de partir en guerre contre les terroristes, les anarchistes, les déviants de toutes sortes.
Les multiples tentatives pour faire entrer dans les « espaces numériques des ordinateurs et des combinatoires qui leurs sont liés » des zones jusque là rétives à la quantification réalisent une volonté collective de faire aboutir une numérisation générale du monde. En ce sens, personne n’est innocent dans la mise en place des maillages de plus en plus serrés des réseaux informatisés à part quelques auteurs d’exception qui ont pressenti les dangers de la quantification, numérisation générale (Georges Bernanos par exemple). Dans ce contexte, la volonté de scanériser et numériser les principaux paramètres des corps humains individuels représente une étape supplémentaire dans les espaces sociaux, pour rendre accessible à tous les principaux paramètres spécifiant chaque individu, (à la manière des insectes piqués sur les planches des entomologistes), chaque histoire individuelle aussi, et ce, grâce à la puissance des combinatoires numérisantes et à la diffusion générale au sein du grand réseau interconnecté des ordinateurs. Mais n’est-ce pas là le cœur des questions qu’ont voulu poser ces étudiants ? N’est-ce pas le refus de la volonté « obscène » de digitaliser les mesures des corps, et de paramétrer des signes individuels jusque là, privés, irréductibles, en les étalant dans l’universel des nombres ?
Ce qui est sans doute « répugnant » dans cette entreprise biométrique, c’est l’effondrement des derniers restes de l’ancienne « privacy » (intimité, solitude) afin que s’accomplisse la prophétie du philosophe Leibniz concernant cet état quasi divin dans lequel chacun sera diaphane, transparent et transpercé par les regards de tous et de chacun.
[i] Cyrille Louis, La France entre dans l’ère biométrique, Le Figaro, 12/06/03.
[ii] Frédéric Mascre, La biométrie comme méthode d'authentification : enjeux et risques, Echanges, 01/05/2003). Les caractéristiques collectées "doivent être universelles (exister chez tous les individus), uniques (permettre de différencier un individu par rapport à un autre), permanentes (autoriser l'évolution dans le temps), enregistrables (collecter les caractéristiques d'un individu avec l'accord de celui-ci) et mesurables (autoriser une comparaison future)"
[iii] C'est le nombre d'ordinateurs utilisés dans le monde en 2004 selon Computer Industry Almanac (CIA), un cabinet américain d'études de marché sur le domaine de l'informatique. Un chiffre qui devrait dépasser le cap symbolique du milliard à l'horizon 2007.
Aujourd'hui, dimanche 26 février 2006, une petite centaine de personnes a perturbé le fonctionnement normal de la Cité des Sciences pour l'Industrie, en particulier l'exposition promotionnelle "Biométrie le corps identité", soutenue entre autre par la CNIL. Ils ont scandé des slogans et distribué le tract suivant.
(...)
Fidèle à sa vocation première, la Cité des Sciences et de l'Industrie nous invite une fois de plus à célébrer l'arrivée du dernier gadget qui nous pourrit et continuera à nous pourrir la vie.
Actuellement, la biométrie s'infiltre dans notre quotidien : bornes biométriques pour pouvoir rentrer dans la cantine, enregistrement biométrique obligatoire pour se rendre ou passer par les Etats-Unis, pointeuses biométriques dans certaines entreprises, arrivée de la carte d'identité et du passeport biométriques en France... C'est dans ce cadre que s'inscrit l'exposition "Biométrie, le corps identité" subventionnée par Sagem morpho, l'une des plus grosses entreprises d'outils biométriques avec le concours technique de la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés (CNIL). Ce partenariat est une des faces visibles des liens d'intérêt entre les groupes industriels et les pouvoirs publics, afin que se développe le marché lucratif de la biométrie et que se resserre un contrôle social fort dans une optique gestionnaire et sécuritaire. Sous ses allures ludiques et interactives, l'exposition pousse les visiteurs de tous âges à se familiariser avec les appareils de contrôle.
Il s'agit de tester le dispositif pour préparer sa généralisation et le fait même d'inviter chacun à "se forger sa propre opinion" (alors que les décisions sont déja prises) fait partie d'une tactique d'acceptation en douceur des méthodes biométriques.
La biométrie, censée nous faciliter la vie (chacun devient son propre moyen de paiement, sa clef d'appartement ou de voiture...), facilite surtout l'action des flics, des juges et des patrons pour mieux nous ficher, nous contrôler, nous expulser, rentabiliser un peu plus notre productivité au travail. La mise en place de la biométrie n'est pas une initiative isolée : de la vidéosurveillance au fichage ADN en passant par la puce RFID (cf carte Navigo), c'est la même logique de contrôle qui est à l'oeuvre.
Des oppositions se sont déjà manifestées : refus d'un universitaire d'enseigner aux Etats-Unis pour ne pas être biométrisé, destruction de machines biométriques au lycée Gif-sur-Yvette, opposition à leur mise en marche au lycée Ravel à Paris...
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